Briec et Quimper

Briec … le break !

L’indigestion me guettait. Toujours le même plat, réchauffé, re-réchauffé. A un moment, ça lasse. Chaque semaine, tous les dimanches, par tous les temps, à l’extérieur, à domicile, coupe, championnat et même matchs amicaux, j’ingurgite la défaite sans faire attention. Défaites après défaites, j’avale tout, avec une insouciance aveugle, inconsciente, irresponsable et pour tout dire pathologique. Je n’en crois pas mes yeux, parce que ce que voient mes yeux est incroyable : on perd avec la régularité du métronome, la précision de la montre suisse, la ponctualité du chef de gare. Car, sans basculer dans le négativisme absolu, faut reconnaitre que j’amorce la descente infernale. Celle qui commence par les sulfamides, se poursuit par l’Hôpital, lesPetites Sœurs des Pauvres et pour finir le carré au Père Lachaise, AN entre Frank Alamo et Guillaume Apollinaire. Joli podium alphabétique de la Poésie Française. Pourtant, j’ai des signes qui auraient du m’alerter. Je renâcle à payer ma place au stade. J’ai plus la plaisanterie grivoise avec la préposée aux tickets. Les verres de Coreff ne me tentent plus

La solitude du baffle (oui c’est enceinte qui est du féminin) me laisse indifférent.

Les baguettes du casse-croûte me font pas envie.

Je suis anesthésié, curarisé, chloroformé, enfumé comme les mouches au Fly-Tox ou les andouilles dans la cheminée. Gentiment, paisiblement mais inexorablement, je dépéris. Je me dévitaminise. J’ai plus le goût. On m’a conseillé le poisson pour le phosphore et le tapioca pour le calcium. Je ne suis pas contre, même si, personnellement, j’opterais plutôt pour la douzaine de belons et la crème dessert au caramel. Maintenant, la Faculté décidera.

Et je n’ai pas été à Briec. Je suis fragile.

« Faut me faire des ordonnances, des renouvelables, me prescrire des victoires, à petit score pour commencer, façon homéopathie. Avec des vitamines, des Oméga 3 ou même des 4 ou des 8, de la blédine Jacquemaire, du Banania, de l’huile de foie de morue si c’est nécessaire ».

« Mon ami, vous tombez bien, je suis ingénieur nutritionniste option diététique, diplômé de la Faculté de Chandernagor » m’assène le docteur. « Faudra du temps » renchérit-il, et vu le prix de la consultation, renchérit c’est le mot.

« Faudra descendre en D2, alors ? » dis-je, inquiet.

« Allons, allons, mon ami, ne balisez pas, ne vous emballez pas, c’est un jeu de balle, l’équipe va rebondir, comme la balle. Il faut leur donner du temps ».

Ah bon, à eux aussi.

Et on n’est pas rentré puisqu’on n’est pas sorti.

Quimper-Kerfeunteun …… éteint.

Oui, je me sentais bien, mieux, enfin j’avais repris le dessus, alors que j’étais au troisième dessous, et même en deçà. Et puis Kerfeunteun, ça ne pouvait pas être pire qu’au match aller. Le stoppeur promu avant-centre, et l’entraineur promu stoppeur. Le buteur fut quand même Kevin, un avant de métier.

Stop AN, tu enfreins la déontologie. Tu frôles la mise à pied, la mise à l’écart, la mise à la porte.Ton tapin AN, c’est clavier et souris, syntaxe et grammaire, accord de participe et concordance de temps, hiéroglyphes et pattes de mouche. Alors laisse faire les scientifiques, les connaisseurs, les penseurs, les cérébraux, ceux qui savent le foot. D’ailleurs AN, tu n’es même pas détenteur de la prestigieuse licence du Club des Gars de Plonévez du Faou, celle qui te donne droit, pour quelques euros de plus, à l’acquisition de l’attribut emblématique des dirigeants membres du cénacle des Gars, à savoir la sainte chasuble noire, frappée du l’écusson des gars sur le cœur et surmontée de la capuche sacerdotale. Faute de ce précieux sésame, tu dois verser ton écot pour assister au match, tu n’as pas le droit de fouler la pelouse pendant le match, et si par malheur un dirigeant chasublé ne t’offre pas le verre de Coreff, tu rentres à la maison, assoiffé et déshydraté, ta petite retraite ne te permettant pas de t’abreuver au comptoir.

« Vous êtes atteint de défaitite anxieuse » m’a asséné mon docteur avec la délicatesse de l'employé d'abattoir.

« Aaaah, je savais que je couvais quelque chose. Le scorbut, la phtisie galopante, la peste ? Faut voir mon notaire ? Entonner des psaumes ? Rapatrier mes sous de Suisse ? Vendre mes Picasso et mes Gauguin ? Donner des billets à la quête ? Clôturer mon livret « A » ? C’est grave docteur ? »

« Le spectre de la D2 vous hante. La descente simultanée de la « A » et de la « B » vous obsède. Les échecs s’amoncellent, s’accumulent, s’entassent. Un chapelet de défaites. Untorrent de défaites. Un bombardement de défaites. On a connu cela en 40, et je ne mentionne pas Sedan ou Waterloo, encore moins Roncevaux ou Alésia. Et oui, c’est la défaitite, mon ami, la vraie, et une sévère. La défaitite a décimé plus de supporters de foot que le typhus et la dysenterie n’ont décimé de troupes coloniales, y a des statistiques là-dessus. Raclée, dérouillée, fessée, forcément le pain noir reste sur l’estomac, la digestion est difficile, l’infarctus vous guette, et l’apoplexie est à votre porte. Sans entrer dans des considérations métaphysiques qui dépassent vos capacités intellectuelles, il faut dès à présent, envisager, au moment où je vous parle, l’abstinence absolue. Je ne vous demande pas de faire vœu de chasteté, de vous retirer au couvent, de partir en croisade, ou d’embrasser la vie d’ermite dans les Monts d’Arrée, mais il est de mon devoir de vous signaler que de continuer à assister aux matchs des Gars peut vous conduire au drame, à l'abîme, à l’apocalypse. Halte au feu. Le break. La diète. L’interdiction. La capitulation. La reddition sans condition. Certes la thérapeutique peut vous paraitre agressive, mais on ne fait pas d’omelette, Mistinguett… ne m’interrompez pas, vous allez me faire perdre du temps et j’ai un golf prévu avec mes confrères. Donc abstinence totale de match. Prévoir la cure thermale, les bains de boue, les huiles essentielles et tout le toutim, sans parler de la diététique à base de brocoli, de grenade et de curcuma, avec évidemment suppression des kinder bueno, chocapic et autres dragibus. Un peu de foot à la télé est possible. Voyez AN, il y a des solutions, votre cas n’est pas désespéré …. mais il faut que je vous quitte, on vient me chercher pour putter. Vous devriez vous mettre au golf, on peut putter à tout âge, et putter soulage. On s’appelle, on se tient au courant, et on y croit. Pour le règlement voyez avec ma secrétaire».

J’ai suivi l’ordonnance à la lettre. Le match s’est joué sans moi. Ils ont gagné. Bravo. Je vais guérir.

AN

PS : merci aux dirigeants de Trégourez d’avoir maintenu le match en retard le dimanche de Pâques. Cela a privé quelques joueurs de chez nous de leur Tournoi de Pâques. Les zèbres sont des ongulés. Des équidés certes, mais ce sont vraiment des ongulés.



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